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La France, vieux pays d’immigration – Gérard Noiriel

Gérard Noiriel Immigration antisémitisme et racisme en France

La France a été l’un des tout premiers pays d’immigration au monde entre les années 1880 et les années 1980. Mais ce fait a longtemps été refoulé par la mémoire collective et il reste, aujourd’hui encore, sous-estimé dans l’enseignement.

Une phase préalable : les migrations saisonnières du XIXe siècle

Toutes les civilisations se sont développées grâce aux mouvements migratoires et, depuis toujours, les déplacements de population ont été source de conflits entre les « établis » et les « nouveaux venus ». Mais l’immigration, au sens actuel du terme, n’est apparue qu’à la fin du XIXe siècle, au moment où les Etats-nationaux ont achevé de se structurer.

Pour comprendre les bouleversements qui se sont produits après 1870, il faut néanmoins dire un mot sur la période précédente. Bien que la révolution de 1789 ait imposé le principe de la « souveraineté du peuple » et l’égalité juridique entre les citoyens, avant l’avènement de la IIIe République, la société française est restée divisée par un clivage fondamental séparant la ville et la campagne, le monde des élites cultivées et le peuple illettré. C’est dans ce contexte qu’ont débuté les migrations de masse. La première « révolution industrielle » s’est développée en France selon des modalités très différentes de celle qu’a connues la Grande Bretagne. Les progrès des transports (principalement les chemins de fer) ont accéléré la mobilité, mais ils n’ont pas provoqué une intensification de l’exode rural. Jusqu’au Second Empire, en effet, c’est l’industrie textile qui mène le bal. Les fabriques continuent à s’implanter dans les campagnes, en s’appuyant largement sur les ouvriers-paysans, ce qui stimule une pluri-activité fondée sur la complémentarité, et non sur l’opposition, entre l’agriculture et l’industrie.

Cela ne signifie pas que la société paysanne se soit réfugiée dans l’immobilisme. On constate au contraire que les migrations se sont fortement développées dans la première moitié du XIXe siècle. Mais dans l’ensemble, elles sont restées sous le contrôle des communautés villageoises. Les ouvriers-paysans profitent de l’amélioration du réseau routier et de la construction du chemin de fer pour aller chercher, parfois très loin de chez eux, les compléments de ressources qu’ils ne trouvent pas sur place. Au milieu du XIXe siècle, on évalue à 800 000 le nombre de ces travailleurs saisonniers.

A cette mobilité interne au monde rural, qui prolonge souvent des traditions ancestrales, il faut ajouter les migrations vers les villes. Dans la première moitié du XIXe siècle, Paris est le principal foyer d’attraction. Entre 1801 et 1846, en effet, la population de la capitale double, passant de 547 000 à plus d’un million d’habitants (1,2 million si l’on compte la petite banlieue). La grande majorité de ces migrants viennent des différentes régions de France et travaillent comme manoeuvres ou maçons dans le bâtiment et les travaux publics. Mais sous le Second Empire, les progrès du chemin de fer et les traités de libre échange signés par la France avec la Belgique et la Grande-Bretagne accélèrent l’immigration en provenance des pays voisins. La population étrangère double entre 1851 (381 000) et 1866 (655 000) pour une population totale qui, elle, stagne aux environs de 38 millions d’habitants

Il faut insister néanmoins sur le fait qu’à cette époque, ce n’est pas le critère de la nationalité qui est déterminant, mais le clivage ville/campagne. Les migrants venus de Bretagne ou de la Creuse sont perçus par les Parisiens comme des « barbares », au même titre que les Piémontais ou les Flamands.

La rupture des années 1880

L’avènement de la IIIe République provoque une rupture profonde par rapport à cette première phase de l’histoire migratoire contemporaine. Le nouveau régime pousse en effet jusqu’à son terme le processus d’intégration des classes populaires au sein de l’Etat-nation, ce qui explique l’importance que prend désormais le clivage entre les nationaux et les étrangers. La première grande crise du capitalisme (que les historiens appellent la « Grande Dépression ») provoque en effet la ruine de la petite industrie rurale. La complémentarité entre industrie et agriculture est rompue. Cette rupture est aggravée par la découverte du bassin ferrifère de Briey (Lorraine) qui marque le début de la seconde révolution industrielle, fondée sur l’industrie lourde. Les nouvelles usines qui naissent dans le Nord, dans l’Est et dans les vallées alpines doivent désormais impérativement recruter à l’étranger les ouvriers qu’elles ne trouvent pas sur place.

Dès cette époque, les représentants du grand patronat sont convaincus que le développement industriel de la France ne pourra pas se faire sans un recours massif à l’immigration. En 1887, l’économiste Paul Leroy-Beaulieu écrit : « La France est un pays d’immigration, comme la république Argentine ou l’Australie. En moyenne, 40 à 50 000 étrangers viennent ici chaque année s’installer et prendre racine ». La population étrangère, qui avait déjà doublé sous le Second Empire, double à nouveau entre 1872 et 1886. A cette date, elle atteint 1,2 million de personnes, chiffre qui restera à peu près stable jusqu’en 1914.

L’ampleur prise par l’immigration s’explique aussi par le fait que les paysans et les artisans français, même lorsqu’ils sont frappés par la crise économique, cherchent à échapper à ces nouvelles entreprises que les syndicalistes appellent des « bagnes ». Quand ils acceptent de quitter leur terre ou leur échoppe, c’est pour solliciter un poste dans la fonction publique ou dans les chemins de fer. L’Etat républicain, en plein développement, recrute en effet beaucoup de gendarmes, de douaniers, d’instituteurs, d’employés des postes. Lorsqu’on examine dans le détail les formes prises par la mobilité dans les régions d’industrie lourde, on voit bien l’importance de ce double mouvement. L’émigration de la population locale vers les grandes villes aggrave la pénurie de main d’œuvre que l’immigration a pour fonction de combler.

Cela n’empêche pas que dans certaines régions (notamment frontalières) et dans certains secteurs d’activité (notamment le BTP), la crise ait exacerbé la concurrence entre les étrangers et les nationaux. De multiples rixes éclatent au cours des années 1880-1890. Elles font de nombreuses victimes. Le paroxysme est atteint dans les salines d’Aigues-Mortes en août 1893. Huit Italiens sont tués et une cinquantaine sont blessés.

Sous la pression de cette actualité sociale, le pouvoir républicain abandonne progressivement la logique du « laissez faire » qui dominait auparavant pour adopter des mesures protectionnistes. Celles-ci ne concernent pas uniquement les droits de douane comme on le croit souvent. C’est une rupture beaucoup plus fondamentale, non seulement sur le plan économique, mais aussi sur le plan social et politique. Désormais, étant donné que l’Etat républicain se fixe comme tâche de protéger les intérêts de ses ressortissants, il faut distinguer très rigoureusement les Français et les étrangers. Tel est l’enjeu essentiel de la première loi sur la nationalité française, votée en 1889, qui annonce les premières mesures de protection du travail national (1893). Alors que jusque là, les étrangers vivant en France n’étaient enregistrés nulle part, désormais ils doivent se déclarer dans la commune où ils résident. En échange, le maire ou le commissaire de police leur délivrent un récipissé que l’on peut considérer comme l’ancêtre de l’actuelle carte de séjour.

Ce virage protectionniste ne concerne pas que la France. Une brutale transformation des relations internationales se produit dans les dernières décennies du XIXe siècle, marquée par l’émergence d’un nouveau clivage opposant les pays d’immigration (la plupart étant des pays « neufs » : Etats-Unis, Argentine, Australie, etc.) et les pays d’émigration (la majorité des Etats européens). Dans ce panorama, la France fait figure d’exception. En effet, ce pays – qui était le plus peuplé d’Europe jusqu’au début du XIXe siècle et qui avait été marqué jusque là par une forte émigration (colons installés au Canada et en Inde, huguenots réfugiés en Angleterre ou dans les Etats allemands, familles nobles ayant fui la France pendant la Révolution) – est devenu une terre d’immigration dans un continent encore largement dominé par l’émigration.

Dans les pays « neufs », l’arrivée des immigrants s’inscrit dans une logique à caractère colonial. Les émigrants s’installent pour mettre en valeur d’immenses territoires en imposant leur loi aux autochtones. En France, la précocité et l’importance de l’immigration ne s’expliquent pas par les mêmes raisons. Il faut y voir une conséquence du développement de la grande industrie. Plus précisément, dans le cas français, l’afflux des immigrants résulte d’une pénurie chronique de « prolétaires ». A partir du Moyen-Age, en effet, les petits propriétaires (paysans et artisans) sont devenus une composante de plus en plus importante des classes populaires. La révolution de 1789, loin de les affaiblir, leur a permis de consolider leur position sur le plan économique. Cette classe de petits propriétaires a acquis un poids politique considérable après la révolution de 1848, grâce au suffrage universel masculin. L’une des grandes originalités du cas français, comparé à ses plus proches voisins européens, tient au fait que le droit de vote a été accordé aux classes populaires avant que la révolution industrielle n’ait produit tous ses effets. En devant électeurs, les paysans et les travailleurs « indépendants » (artisans, boutiquiers) ont eu la possibilité de bloquer les réformes qui auraient permis d’intensifier l’exode rural pour fournir aux grandes usines les travailleurs dont elles avaient besoin. Ces résistances se sont illustrées aussi par le développement des pratiques malthusiennes dans les milieux populaires, entraînant une crise démographique dont les élites vont découvrir l’ampleur dans les dernières décennies du XIXe siècle. Tous ces facteurs conjugués expliquent les rigidités du marché du travail industriel et le recours à l’immigration à partir des années 1860.

Il faut toutefois préciser que jusqu’à la Première Guerre mondiale, les migrations ont gardé un aspect surtout frontalier. Les deux principales nationalités étrangères recensées en France au début du XXe siècle sont d’une part les Belges, que l’on trouve surtout dans le Nord de la France, et d’autre part les Italiens fortement représentés dans le Sud-Est du pays.

L’invention de l’immigration « choisie »

La Première Guerre mondiale marque l’aboutissement du processus de fermeture des frontières nationales apparu trois décennies plus tôt et les débuts de ce qu’on appellera ensuite l’immigration « choisie ». C’est un moment charnière dans l’histoire de l’immigration. Etant donné que les hommes valides sont au front, le déficit de main d’œuvre s’aggrave brutalement, ce qui nécessite le recrutement collectif d’ouvriers en provenance des pays européens alliés de la France, mais aussi de l’empire colonial. 440 000 travailleurs étrangers et 225 000 travailleurs coloniaux (plus du tiers venant d’Algérie) sont ainsi embauchés dans les usines de guerre et dans l’agriculture.

Cette politique d’immigration organisée met fin au libéralisme d’avant 1914. Elle repose sur « l’union sacrée », c’est-à-dire sur la collaboration entre le patronat, les syndicats et l’Etat. Mais dès le départ, il est clair que pour les dirigeants de la République, les indigènes des colonies ne sont pas considérés comme une source durable de recrutement. La plupart d’entre eux sont rapatriés en 1919. Grâce à l’union sacrée, le ministère de l’Intérieur réussit alors à imposer aux travailleurs coloniaux et aux étrangers les nouvelles techniques d’identification (carte d’identité), que ses services avaient été inventées dès la fin du XIXe siècle, mais qu’ils n’avaient pas réussi à imposer jusque là, parce qu’elles étaient perçues comme une remise en cause des libertés individuelles.

La politique de recrutement et de sélection des immigrants, élaborée pendant la guerre, c’est-à-dire dans le cadre d’une économie militarisée, est réactivée au cours des années 1920, car la reconstruction du pays exige de faire appel à une main d’œuvre que les entreprises ne trouvent pas sur place. Même si les flux migratoires spontanés ne disparaissent pas, ils ne sont pas suffisants pour fournir les travailleurs, mais aussi les pères de famille, dont la France a besoin. Le recrutement collectif, la sélection et le placement de ces ouvriers étrangers sont confiés à des organismes qui prolongent l’union sacrée entre les patrons, les syndicats et l’Etat républicain. Les critères qui guident cette politique d’immigration « choisie » sont élaborés au cours des années 1920 par des experts universitaires, de centre gauche et membres de la Ligue des droits de l’homme, pour la plupart. La règle qui s’impose alors est d’écarter les « races antagonistes » (principalement les Allemands) et les « races inférieures » (indigènes des colonies). Aux immigrés « choisis » s’opposent ceux qui n’ont pas été « choisis » et que l’on appelle alors les « indésirables ».

A la fin des années 1920, la France compte plus de trois millions d’étrangers. Selon un économiste de cette époque, elle est alors « le plus grand pays d’immigration du monde ». En 1925, en effet, 178 000 travailleurs étrangers ont été introduits en France, contre 171 000 aux Etats-Unis, qui ont fermé leurs frontières sous la pression des groupes nativistes. Cette immigration de masse s’explique par les déficits antérieurs du marché du travail, auxquels s’ajoutent désormais les conséquences de la grande guerre : 1,3 million de Français, en majorité des paysans et des ouvriers dans la force de l’âge, sont morts au combat. Le nombre des mutilés est équivalent. En 1919, on estime que 10% de la main d’œuvre ouvrière manque à l’appel.

Les deux secteurs les plus déficitaires sont l’industrie lourde, mais aussi l’agriculture. Paradoxalement, en effet, les paysans restent nombreux dans la population active, alors que les campagnes manque d’ouvriers agricoles. L’ampleur des besoins explique l’élargissement des zones de recrutement. Les mouvements frontaliers s’effacent au profit de migrations à plus large échelle. Les Italiens, qui sont passés devant les Belges au début du siècle, forment désormais la première communauté étrangère en France. Ils resteront en tête jusqu’au début des années 1960. Toujours nombreux dans le Sud-Est, ils sont aussi présents, désormais, en Région parisienne, dans l’Est et dans le Nord de la France.

Mais le fait le plus notable de cette période, c’est l’arrivé d’immigrants en provenance des pays d’Europe centrale et orientale. En dix ans, 500 000 Polonais sont recrutés, souvent par familles entières, avec leur prêtre et leur instituteur. La grande majorité d’entre eux sont embauchés pour travailler dans les mines de charbon du Nord-Pas-de-Calais car il faut recréer de toute pièce la classe des mineurs qui a été décimée par la guerre et l’exode vers la région parisienne.

L’entre-deux-guerres est une période très importante aussi dans le domaine du droit d’asile. C’est à ce moment-là, en effet, que la France devient la principale terre d’accueil pour les réfugiés. Plusieurs centaines de milliers de Russes chassés par les Bolcheviks, d’Italiens antifascistes, d’Arméniens fuyant la répression turque, se fixent en France au cours de cette période. Dans la décennie suivante, malgré la crise économique, une partie des victimes du nazisme et du franquisme vont également trouver refuge dans l’hexagone.

Le tournant colonial

La troisième étape qu’il faut mentionner dans cette présentation rapide des flux migratoires vers la France débute au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, lors des « Trente glorieuses ». La reprise de l’activité économique incite, une fois de plus, les entreprises à recourir massivement à l’immigration. Il convient toutefois de distinguer deux phases dans ce mouvement. Entre 1946 et 1954, la population étrangère présente en France n’a pratiquement pas augmenté. Le nombre des Belges, des Polonais et des Espagnols est même en recul. Celui des Italiens ne progresse que de 10% (50 000 personnes). La seule hausse spectaculaire concerne les Algériens, dont l’effectif est multiplié par dix, passant de 22 000 à plus de 210 000 personnes.

Mais la guerre d’Algérie marque un coup d’arrêt dans cette émigration et une réorientation de la politique de recrutement. Entre 1962 et 1965, le taux d’immigration atteint un niveau que la France n’avait jamais connu dans le passé. Les violences perpétrées par l’armée française en Algérie, et les déplacements forcés de la population accélèrent les départs vers la France. Mais désormais les pouvoirs publics cherchent à freiner ce mouvement. Certes, entre 1962 et 1982, la population algérienne recensée en France progresse, puisqu’elle passe de 350 000 à plus de 800 000 personnes. Mais cette hausse est, proportionnellement, beaucoup plus faible que celle qui concerne les Portugais, groupe qui a connu le plus fort taux d’accroissement entre 1962 et 1982 (de 90 000 à 760 000 personnes). Les tentatives pour freiner l’immigration algérienne sont illustrées aussi par l’intensification du recours aux travailleurs marocains (dont le nombre passe de 31 000 à plus de 440 000 en vingt ans) et tunisiens (de 26 000 à 190 000). Au cours de la même période, on constate aussi un fort développement des immigrations en provenance des autres pays africains (17 000 en 1962, 157 000 en 1982).

Les « trente glorieuses » ont donc entraîné une importante diversification des provenances de la population étrangère installée en France, autour de deux grands ensembles qui s’équilibrent. Le premier est formé par les immigrants venus de la péninsule ibérique : (Espagne et surtout Portugal), alors que le second réuni des travailleurs issus de l’ancien empire colonial français (Afrique du Nord, Afrique Noire et Asie du Sud Est). Les nouveaux venus sont orientés vers les secteurs les plus difficiles du marché du travail (agriculture, BTP) et vers les emplois d’OS. Le fait que l’intendance n’ait pas suivi explique la formation rapide d’énormes bidonvilles, comparables à la ceinture des taudis pour immigrés des années 1920.

Au sein de cet ensemble, les migrants en provenance d’Algérie occupent une place à part, en raison des séquelles de la guerre. Parmi eux, trois ensembles peuvent être distingués. Le plus important, sur le plan numérique, est formé des anciens colons, que l’on appelle les « Pieds Noirs » ou les « rapatriés ». On ne peut pas les considérer comme des « immigrants » puisque ce sont des citoyens français à part entière, même s’ils ont vécu au cours de cette période un brutal déracinement. Le second groupe est constitué par les « harkis » (environ 90 000 personnes) qui ont combattu dans l’armée française. Ils ont été obligés de fuir l’Algérie et ont été rassemblés dans des camps où beaucoup d’entre eux passeront le restant de leur vie. Le dernier ensemble est représenté par les ouvriers algériens qui sont devenus désormais, pour beaucoup d’entre eux, des immigrants étrangers.

Les années 1960 sont un moment crucial pour l’histoire de l’immigration car en quelques années des changements très importants se produisent concernant le statut juridique des migrants. Depuis la fin du XIXe siècle, ils étaient répartis entre trois grandes catégories : les étrangers appartenant à un Etat indépendant, les réfugiés politiques et les indigènes des colonies. A partir des années 1960, une nouvelle donne institutionnelle se met en place. D’une part, la convention de Genève sur le droit d’asile (votée par l’ONU en 1951) a créé un véritable statut juridique pour les demandeurs d’asile, ce qui leur donne des droits plus importants que ceux des étrangers. D’autre part, le traité de Rome, signé en 1957, marque le début de la construction européenne. L’une de ses principales conséquences réside dans l’égalisation progressive des droits entre les nationaux et les ressortissants des autres Etats membres de l’Union. L’émergence de cette « citoyenneté européenne » explique que le clivage principal entre « eux » et « nous » tende désormais à séparer ceux qui font partie de cette communauté et les autres.

La « maîtrise des flux » migratoires et ses effets

Au début des années 1970, l’Etat français commence à restreindre fortement l’immigration, au nom d’une politique de « maîtrise des flux ». La crise économique qui débute peu de temps après conforte ce changement de cap. Depuis cette date, seuls les étrangers concernés par le regroupement familial et les demandeurs d’asile ayant obtenu le statut de réfugié sont autorisés à s’installer dans l’hexagone. La conséquence logique de ce retournement de conjoncture se lit dans les statistiques. La population étrangère continue à progresser faiblement entre 1975 et 1982 (3, 4 millions à 3,7 millions de personnes), puis elle diminue régulièrement pour atteindre un étiage de 3,3 millions d’individus en 1999.

L’une des raisons de cet affaiblissement tient à l’accélération du processus de « francisation » des immigrants arrivés en France entre 1950 et 1975. Le nombre des Italiens et des Espagnols a nettement diminué au cours de cette période, mais la chute la plus spectaculaire concerne les Algériens dont les effectifs ont été réduits de moitié entre 1982 et 1999 (805 000 à 475 000 personnes). Inversement, on constate que la population marocaine a augmenté (441 000 à 506 000), la progression la plus nette concernant les immigrants en provenance des Etats de l’Afrique subsaharienne (157 000 à 282 000) et de l’Asie (289 à 410 000).

Les chiffres relatifs à la population active confirment les tendances déjà très perceptibles pour les périodes antérieures, concernant les inégalités entre les nationaux et les étrangers. En 1999, près de la moitié des actifs étrangers sont ouvriers, contre un quart des Français de naissance. En ce qui concerne le chômage, le contraste est encore plus spectaculaire. En 2002, en moyenne, 8,3 % des Français étaient demandeurs d’emploi, contre un quart des actifs non-ressortissants d’un Etat de l’Union européenne. Chez les jeunes appartenant à ce dernier groupe, le taux de chômage atteint 36 % !

L’une des raisons principales de ces discriminations tient aux conséquences à long terme du processus d’immigration lui-même. Pendant les « trente glorieuses », les entreprises ont fait venir des travailleurs étrangers pour occuper les emplois les plus durs et les plus mal rémunérés. Les secteurs où ils étaient les plus nombreux ont été touchés de plein fouet par la crise, ce qui explique l’ampleur du chômage qui touche cette partie du monde ouvrier. Celui-ci s’est répercuté massivement sur leurs enfants car la succession des cycles qui avaient permis aux précédentes vagues de se fondre dans la société française ne s’est pas reproduite.

Perspectives et enjeux

Dans le cas français, l’immigration a toujours été étroitement liée aux rythmes de l’activité économique. Trois grands cycles se dégagent : la fin du XIXe siècle, l’entre-deux-guerres et les années 1950-70. Chacun de ces cycles a vu se succéder une période d’afflux de travailleurs étrangers, puis une période de stabilisation qui a entraîné un début d’intégration collective des nouveaux venus au sein de la société française. Aujourd’hui, il semble que nous soyons parvenus au terme de ce processus séculaire. La transformation du marché du travail, et la persistance d’un chômage structurel massif de longue durée, rendent peu plausible de nouveaux recrutements massifs d’immigrés. Néanmoins, la plupart des experts s’accordent pour prévoir un retour de l’immigration. Le vieillissement de la population européenne et les besoins en main d’œuvre dans certains secteurs particulièrement difficiles (BTP, hôtellerie) incitent les pouvoirs publics et les entreprises à se tourner à nouveaux vers les travailleurs étrangers. Pour le moment, ce phénomène est encore peu marqué en France, mais il est déjà nettement perceptible dans les pays voisins. En 2001, l’Europe a accueilli 1,2 million d’immigrants, soit plus que les Etats-Unis et le Canada réunis.

Ce rapide survol des grandes étapes de l’histoire de l’immigration en France ne donne qu’un petit aperçu de la richesse des travaux qui sont parus sur ce sujet depuis une vingtaine d’années. C’est l’un des domaines de la recherche historique qui a progressé le plus vite au cours de cette période. L’histoire des principales communautés d’immigrants installées dans l’hexagone depuis le XIXe siècle commence à être mieux connue. Après les études focalisées sur les ouvriers, nous disposons, aujourd’hui, de travaux sur d’autres groupes sociaux, comme les intellectuels, les petits commerçants, les étudiants, etc. A noter aussi que la question de l’immigration, au départ spécialité des « vingtiémistes » suscite aujourd’hui un intérêt croissant chez les historiens de la période moderne. A ce premier ensemble de recherches, qui relèvent surtout de l’histoire sociale, on peut ajouter les études démographiques qui confirment l’importance de l’immigration dans l’évolution de la population française. La question du droit d’asile a fait l’objet, elle aussi, de plusieurs études approfondies, de même que les politiques d’immigration. De nombreux travaux ont aussi été consacrés à l’histoire de la nationalité française et aux pratiques administratives de l’Etat républicain. L’histoire de la xénophobie et des représentations de l’étranger dans l’espace public éclaire les côtés négatifs de la « tradition républicaine ». Nous disposons aussi, désormais, de travaux qui permettent de replacer le cas français dans une perspective internationale. La comparaison avec les Etats-Unis a été privilégiée, sauf pour l’histoire comparée de la nationalité qui s’est développée plutôt dans une perspective européenne.

Le paradoxe de la période 1980-2000 tient au fait que, depuis le début du XXe siècle, jamais les chiffres de la population étrangère recensée en France n’ont été aussi stables, mais jamais les polémiques sur la question de l’immigration n’ont été aussi intenses dans l’espace public. On comprend, dans ces conditions, l’importance des enjeux de mémoire. Le refus de considérer l’immigration comme un aspect légitime du passé collectif de la nation française a facilité la résurgence des discours xénophobes, à partir des années 1980. Il est donc nécessaire que les acquis de la recherche historique soient aujourd’hui relayés au niveau de la mémoire collective. L’ouverture de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration marque une étape importante dans le processus de reconnaissance officielle de cet aspect essentiel de l’histoire contemporaine de la France.